Le Canada remerciera un jour Donald Trump !
Trop longtemps, nous avons tout misé sur notre lien privilégié avec les États-Unis et tardé à investir dans l’innovation ou à développer nos liens commerciaux avec d’autres marchés, explique l’ancien premier ministre Jean Charest.

Publié le 5 septembre 2026 à 20 h 00

J’ai été invité à prendre la parole lors de la Journée mondiale du commerce international à Louisville, au Kentucky, en août dernier.
La séance d’ouverture prenait la forme d’un entretien informel (« fireside chat ») avec un sous-secrétaire adjoint du département du Commerce des États-Unis.
J’étais curieux d’entendre la version officielle qu’il présenterait à son auditoire d’affaires sur la politique commerciale de l’administration Trump.
Essentiellement, l’administration était arrivée à la conclusion que les hypothèses qui avaient guidé les accords commerciaux américains par le passé avaient changé et que, par conséquent, les États-Unis modifiaient maintenant les ententes. « Nous n’avons pas obtenu les résultats que nous pensions obtenir », a expliqué le sous-secrétaire.
Il a cité deux exemples : l’adhésion de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et l’ALENA (l’Accord de libre-échange nord-américain maintenant remplacé par l’ACEUM). Selon lui, « l’ordre mondial fondé sur des règles qui avait été mises en place n’a pas donné les résultats attendus ».
Le sous-secrétaire a également insisté sur le fait que les États-Unis étaient engagés dans une compétition avec la Chine afin de déterminer qui dominera le monde en matière d’intelligence artificielle.
Lors de ses remarques, il a aussi avancé que The Art of the Deal n’est pas seulement un livre, mais également une façon de gouverner. Un modèle différent où le gouvernement américain n’hésitera pas, dans ses futures négociations, à faire pencher la balance en sa faveur.
En écoutant ce récit selon lequel le gouvernement américain devait composer avec des hypothèses erronées ou imprévues au sujet des accords économiques, je me suis demandé si ce même gouvernement s’était interrogé sur la manière dont ces nouvelles politiques allaient changer les hypothèses que les autres pays entretenaient à l’égard des États-Unis, ainsi que les conséquences pour leur économie et le positionnement américain dans le monde…
Quel est donc l’impact sur le Canada ?
Si nous voulons sortir gagnants et plus forts de ce nouveau monde marqué par des bouleversements d’hypothèses, nous devons d’abord porter un regard lucide sur nous-mêmes.
Ces dernières années, le Canada et les Canadiens sont devenus complaisants.
Quelques constats :
Nous sommes voisins de l’économie la plus riche et la plus puissante du monde. Profitant d’un accès presque sans entrave au marché américain, nous avons négligé de diversifier nos partenaires commerciaux. Certes, nous avons signé d’importants accords commerciaux, mais nous n’avons pas poursuivi nos efforts en nous implantant véritablement dans ces nouveaux marchés.
Au cours des dernières années, les investissements des entreprises ont diminué et le Canada est devenu l’un des pays les moins performants de l’OCDE en matière de productivité.
Dans la dernière décennie, nous avons acquis la réputation d’un pays incapable de réaliser de grands projets. Avec des politiques, des lois et des règlements fédéraux et provinciaux qui se chevauchent, les obstacles sont devenus, dans certains cas, quasiment insurmontables.
Les barrières commerciales interprovinciales se sont enracinées, au détriment de la croissance économique et de notre capacité à commercer entre nous.
En matière de défense, le Canada a été à la traîne. Nous n’avons pas assumé pleinement notre responsabilité fondamentale d’occuper et de protéger notre territoire. Sur cette question, le président Trump a raison.
Voilà quelques-uns des défis auxquels notre pays est confronté.
Passons maintenant aux bonnes nouvelles.
Le Canada possède d’immenses atouts. Nous avons l’une des populations les plus instruites du monde. Nous sommes dotés de ressources naturelles exceptionnelles, notamment dans les secteurs de l’énergie, des minéraux, de l’agroalimentaire et bien d’autres. Nous sommes également une économie fondée sur le savoir, dotée de capacités remarquables dans les secteurs du transport, de l’aérospatiale, de la biotech, de l’intelligence artificielle et de la quantique.
Le président Trump nous a sortis de notre léthargie et nous offre aujourd’hui une occasion historique de remettre en question nos vieilles habitudes et de bâtir un pays plus compétitif et plus prospère.
Dans notre relation avec les États-Unis, nous devons faire preuve de stratégie et d’intelligence. Nos voisins seront toujours notre plus important partenaire économique.
Nous ne devons jamais confondre le peuple américain avec l’administration qui est actuellement au pouvoir. En fait, les citoyens de nos deux pays sont privilégiés de vivre en Amérique du Nord.
Nous devons maintenant repenser et refaire notre économie afin de la rendre plus compétitive et fournir à nos partenaires économiques les biens et services dont ils ont besoin.
Nous devons investir davantage dans nos ressources, notamment l’énergie, les minéraux stratégiques et l’agroalimentaire. Nous devons investir en infrastructure, notamment en ayant recours à une approche hybride en matière de défense.
Le fédéralisme est un bon système de gouvernement pour le Canada, sauf que nous devons renouveler le manuel d’opération des relations fédérales-provinciales. Notre changement de culture économique exige un niveau renouvelé de collaboration intergouvernementale.
Nous devons mettre à contribution nos universités qui sont de calibre mondial, afin de soutenir tant la recherche fondamentale que la recherche appliquée et commerciale, ce qui nous permettra de développer des capacités souveraines.
Grâce aux investissements, aux nouvelles technologies, à l’innovation et aux investissements en défense, nous devons trouver la voie vers une croissance plus solide de la productivité.
Le sentiment d’urgence qui nous anime aujourd’hui devrait nous permettre de surmonter l’inertie gouvernementale et les processus d’affaires hérités du passé afin d’éliminer les barrières commerciales interprovinciales et de construire les infrastructures nécessaires pour acheminer nos produits vers les marchés.
Nous disposons déjà de plus de 50 accords commerciaux, et d’autres sont à venir. Mais pour qu’ils soient véritablement efficaces, nous devons diversifier rapidement nos débouchés et conquérir de nouveaux marchés.
Ce que nous savons, c’est que la sécurité nationale et notre autonomie stratégique constituent dorénavant des impératifs dont nous devons tenir compte dans tout ce que nous faisons, qu’il s’agisse du commerce, des chaînes d’approvisionnement ou de la défense nationale.
Une chose ressort clairement. Les changements que nous devons apporter au Canada vont bien au-delà des politiques, des lois et des règlements. Il s’agit d’un changement de culture et générationnel : innover davantage, investir davantage, commercialiser, mieux collaborer et s’engager à fond dans un nouveau monde fondé sur nos propres choix et nos propres intérêts, plutôt que sur les hypothèses que d’autres chercheraient à nous imposer.
